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avril 16, 2005
Génocide, Une démocratie rongée par son gouvernement
L'opposition est écrasée, et la corruption s'installe.
Par Arnaud DUBUS
samedi 16 avril 2005 (Liberation - 06:00)
Phnom Penh envoyé spécial
Treize ans après le retour à la paix, la démocratie cambodgienne est à la dérive. En 1992, le pays a commencé d'émerger de deux décennies de guerre, de génocide, puis de régime communiste sous la houlette du Vietnam. L'année suivante, le pays, encore meurtri, a adopté une Constitution démocratique exemplaire, rédigée sous l'égide des Nations unies. Treize ans plus tard, cette société rurale et traditionnelle, chamboulée par les années Khmers rouges, a-t-elle progressé sur la voie des libertés?
«Manipulés». Premier constat : c'est toujours le même homme qui dirige. Hun Sen, 53 ans, ancien chef adjoint d'un régiment khmer rouge rallié au Vietnam en 1977, occupe le poste de Premier ministre depuis 1985. Ce qui fait de lui le dirigeant qui a la plus grande longévité en Asie du Sud-Est. Il n'y a eu qu'un bref intermède, un gouvernement bicéphale au sein duquel Hun Sen n'était que «second» Premier ministre. Un coup de force y a remédié en juillet 1997. Par deux fois, Hun Sen a remporté les élections au terme de scrutins jugés «acceptables» par l'Union européenne, mais «manipulés» selon les ONG locales et l'opposition.
Les progrès n'en sont pas moins évidents. «La société civile est dynamique. Les Cambodgiens sont de plus en plus conscients de leurs droits, et prêts à les défendre», note Thun Saray, président de l'ONG de protection des droits de l'homme Adhoc. A l'exception d'une radio, l'audiovisuel est sous le contrôle du pouvoir. Mais la presse s'exprime très librement, et va parfois jusqu'à insulter les dirigeants. «Comparé à la Birmanie, le Cambodge est une société ouverte, une démocratie, quoique très limitée», analyse Kem Sokha, directeur du Centre cambodgien pour les droits de l'homme.
Mais l'opposition politique a été réduite à néant après la levée, en février, de l'immunité parlementaire de l'un de ses chefs, Sam Rainsy, accusé de diffamation, et contraint à l'exil. Une série de meurtres politiques a culminé par celui, en janvier 2004, du leader syndical Chea Vichea. Aucune des enquêtes ouvertes sur ces assassinats n'a abouti. Des dizaines de milliers de Cambodgiens ont assisté aux funérailles de Chea Vichea, un critique virulent du gouvernement. «On se serait cru après la mort du Christ. Chaque orateur exprimait une foi incroyable en l'Homme», raconte François Ponchaud, ex-missionnaire et observateur de longue date de la réalité cambodgienne. Il y a une atmosphère de défiance vis-à-vis du pouvoir. Rares sont ceux qui disent soutenir le parti du Premier ministre, le PPC (Parti du peuple cambodgien). La corruption croissante à tous les échelons de l'administration, particulièrement au sommet, y est pour beaucoup. Ces derniers mois, les administrations se sont mises à brader les bâtiments publics dans des conditions complètement opaques. Le clou de ces soldes a été la mise en concession du «champ de la mort» de Choeung Ek Ñ où les Khmers rouges ont exécuté des dizaines de milliers de victimes. «L'Etat devient de plus en plus mafieux. Les ministres ne pensent qu'au fric. C'est un Etat fascisant prêt à se vendre à tout le monde», commente un diplomate occidental.
Dans les campagnes, le soutien au gouvernement s'érode du fait des spoliations de terres : des paysans sont évincés de force par des militaires ou des firmes liées aux clans du pouvoir. Les incidents sont de plus en plus fréquents. En mars, lors d'une manifestation de paysans dépossédés près de Poipet, une ville en plein boom au nord-ouest du pays, la police militaire a ouvert le feu, tuant 5 personnes. «Cette situation explosive est la raison pour laquelle le gouvernement a supprimé le parti de Sam Rainsy, car il pouvait être une alternative», affirme un juriste.
«Complices». Malgré cette dérive, les pays donateurs continuent à soutenir financièrement le Cambodge, dont plus de la moitié du budget vient de l'assistance internationale. En décembre, ils ont encore versé 380 millions d'euros, tout en faisant des remontrances au gouvernement. «Les donateurs sont complices. Ils ont la responsabilité d'assurer que les fonds sont utilisés au bénéfice des Cambodgiens», accuse Mike Davis de l'ONG Global Witness. Dans ce sombre tableau, beaucoup saluent la façon habile et discrète dont le nouveau roi Sihamoni a entamé son règne, multipliant les visites aux paysans et évitant de se brûler aux feux de la politique. «Il est proche des gens. Hun Sen, on le craint. Lui, on l'aime. C'est un des espoirs», dit François Ponchaud.
Posted by socrate at avril 16, 2005 04:48 PM
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