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avril 16, 2005
Génocide, Le Cambodge malade de son passé
Trente ans après la victoire des Khmers rouges, le pays, qui n'a pas encore jugé les responsables du génocide, peine à se reconstruire.
Par Arnaud DUBUS
samedi 16 avril 2005 (Liberation - 06:00)
Phnom Penh envoyé spécial
Les Cambodgiens souhaitent-ils que les chefs khmers rouges, responsables entre 1975 et 1979 de la mort de 1,7 million de leurs compatriotes, soit un quart de la population du pays, soient jugés ? Ou veulent-ils oublier cette période traumatique ? La question n'est pas rhétorique. Les autorités cambodgiennes, dirigées par le Premier ministre, Hun Sen, ancien commandant khmer rouge, font manifestement traîner les choses. Après sept ans de pourparlers laborieux, les Nations unies et le gouvernement de Phnom Penh viennent de s'entendre sur un tribunal mixte où siégeront juges internationaux et cambodgiens. Le procès pourrait se tenir, au plus tôt, à la fin de l'année, les pays donateurs s'étant engagés à fournir près de 39 millions de dollars pour l'organisation.
Seuls deux responsables khmers rouges, vieillissants, sont en prison : Ta Mok, l'ex-secrétaire de la région Sud-Ouest, et Douch, ancien directeur du centre de torture de Tuol Sleng à Phnom Penh. Les autres dirigeants du régime sont morts, comme son chef, Pol Pot, en 1998. Ou bien ils ont négocié leur reddition dans les années 90 et continuent à vivre librement au Cambodge, tels Ieng Sary ou l'ex-Président Khieu Samphan. Ce dernier a même publié ses mémoires en France (1). On ne sait pas vraiment s'ils passeront ou non devant le tribunal.
«Leçon». Des entretiens avec des Cambodgiens de tous milieux indiquent pourtant que, dans leur grande majorité, ceux-ci veulent voir leurs bourreaux dans le box des accusés. Ils pensent même qu'il faut inclure tous les Khmers rouges impliqués dans des crimes, sans se limiter aux anciens dirigeants. «Le jour où je verrai les chefs khmers rouges devant le juge, j'aurai un sentiment de réconfort», avoue Chhun Sakân, proviseur à la retraite, dont le frère aîné a été exécuté en 1974. Pour lui, il ne s'agit pas simplement d'une vengeance, mais d'une étape nécessaire pour assurer l'avenir du pays. «C'est une question de justice pour les victimes, mais cela doit aussi servir de leçon. J'ai remarqué que nos dirigeants aiment bien tuer leurs compatriotes...» Sary Vanny, 47 ans, épicier, abonde dans le même sens : «Oui pour le procès, car si on ne les juge pas, il y aura encore des Khmers rouges. On a encore peur de Pol Pot.»
«Barre de fer». Vingt-six ans après la fin du régime meurtrier, la cicatrice n'est pas refermée. Même s'ils en parlent assez peu spontanément, trop affairés à essayer de gagner leur vie dans une société très inégalitaire, les Cambodgiens continuent à porter leur souffrance. Sin Keo, paysan, a été emprisonné deux ans : «Nous étions une vingtaine, allongés sous un hangar, reliés les uns aux autres par une barre de fer aux pieds. Les gardiens refusaient de nous détacher pour uriner. Certains étaient battus pendant les interrogatoires.» Il n'était pas au courant du procès, mais apprend la nouvelle avec satisfaction. «Je voudrais qu'on juge tous les Khmers rouges. Ils nous ont traités comme si nous n'avions aucune valeur humaine.»
Les plus informés ont une idée précise de la forme que devrait prendre le procès, privilégiant le plus souvent une version internationale, option rejetée par le gouvernement cambodgien. «Seul un procès international peut changer les choses. S'il a lieu devant un tribunal cambodgien, je n'ai aucune confiance», lance un petit commerçant sino-khmer de Kompong Thom. «Les tribunaux cambodgiens sont trop corrompus», explique un médecin. D'autres font pourtant quand même confiance au gouvernement, persuadés qu'il «souhaite lui aussi un processus de cicatrisation de la société», comme le dit Farina So, étudiante.
Certains Cambodgiens s'opposent à ce procès, mais ils semblent n'être qu'une petite minorité. Leur argument est qu'il vaut mieux oublier ce passé douloureux, sous peine de déstabiliser de nouveau le pays. Peas Math, commerçant, pense simplement qu'il est trop tard. «Après 1979 (chute du régime khmer rouge, ndlr), on était prêts à tuer les dirigeants khmers rouges si on les rencontrait. Mais cette colère s'est apaisée. On est trop occupés à gagner notre vie...» Le fait que le gouvernement actuel comprenne nombre d'ex-Khmers rouges, outre Hun Sen le président du Sénat, Chea Sim, le président honoraire du parti au pouvoir, Heng Samrin , complique encore l'affaire. «Si on juge, on doit juger seulement les plus hauts dirigeants. Si on s'en prend aux petits cadres, ou aux soldats, il n'y aura plus personne pour travailler dans le gouvernement actuel», poursuit-il.
Assiette de riz Plus de la moitié de la population est née après la chute des Khmers rouges. Pour les jeunes, cette histoire est assez abstraite. Ils ne la connaissent que par les récits de leurs parents. Un enfant qui ne termine pas son assiette de riz se verra parfois rappeler fermement que, «sous les Khmers rouges», on aurait été bien content d'en avoir autant. Certains ont visité le musée du Génocide de Tuol Sleng, beaucoup ont vu le film d'Alex Joffé la Déchirure. A la sortie d'une école privée , un adolescent se dit «très désireux de suivre le procès» car «on pourra alors savoir qui sont les anciens Khmers rouges dans le gouvernement actuel». A côté de lui, un autre jeune estime au contraire qu'il y a eu des points positifs sous les Khmers rouges : «L'égalité entre riches et pauvres, par exemple. Et contrairement à aujourd'hui, il n'y avait ni gangsters ni voleurs...» Leurs connaissances sur cette période sont souvent très vagues. Depuis 1993, les manuels scolaires ne contiennent pas une ligne sur le régime khmer rouge. «Entre 1979 et 1993, il y avait une mention, mais c'était de la pure propagande», explique Youk Chhang, directeur d'un centre qui collecte les documents sur le régime khmer rouge.
(1) L'Histoire récente du Cambodge et mes prises de position, 2004, L'Harmattan.
Posted by socrate at avril 16, 2005 04:42 PM
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