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avril 16, 2005

«Ne rejetons pas l'humanité chez le bourreau»


François Bizot, ethnologue, emprisonné dans un camp khmer rouge, témoignera pour la défense et l'accusation au procès de l'ancien chef tortionnaire du régime de Pol Pot • Pour lui, l'histoire des génocides ne supportent pas les bons sentiments •

Par Philippe GRANGEREAU

samedi 16 avril 2005 (Liberation.fr - 08:13)

On le comprend d'emblée en lisant «Le Portail», le livre qu'il a tiré de son expérience traumatisante au Cambodge (1): rien n'exaspère plus François Bizot que les bons sentiments lorsqu'on aborde l'épisode traumatique du génocide cambodgien, et les génocides en général. C'est de face que cet ethnologue veut observer la nature humaine, même dans ses tréfonds les plus tabous.

Membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Bizot arrive au Cambodge en 1965 pour étudier la culture et la religion bouddhiste. En octobre 1971, il est capturé par des miliciens khmers rouges. Il est jeté dans un camp dirigé par Douch, qu'il connaît et qui va devenir le chef des tortionnaires du régime de Pol Pot. Douch, inculpé de génocide en 1999 et emprisonné, doit être prochainement jugé avec d'autres responsables khmers rouges. Bizot le qualifie d'«ami». Toujours en contact avec lui, il a a accepté d'être témoin à son procès, à la fois pour l'accusation et pour la Défense.

Que vous inspire le trentième anniversaire de l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir?
Il m'est impossible ne pas lier cet anniversaire à celui des 60 ans d'Auschwitz. Même si, au Cambodge, c'est le début de l'horreur, alors que pour Auschwitz c'est la fin. Pour les deux, un devoir de mémoire est indispensable mais il doit s'accompagner d'un devoir de réflexion, et ne pas se contenter de bons sentiments. Il faut qu'on arrête d'entrer dans cette espèce de lien pathétique et sécurisant avec le devoir de mémoire qui est celui du «plus jamais cela». C'est un rituel qui n'a pas de sens, car il y a toujours «cela». Je préfèrerais qu'on dise: comment «cela» a-t-il été possible? Voilà un regard qui commence à m'intéresser, car ce regard se porte sur l'autre et, comme dit Brassens, «ne jetez pas la pierre sur l'autre, car je suis derrière».

Douch, l'idéaliste devenu tortionnaire, c'aurait pu être un autre?
Le jeune Douch est parti dans le maquis le cœur gonflé d'une attente qui était celle d'une patrie bien-aimée dans laquelle le paysan vivrait enfin sans être exploité par les riches, sans injustices. Même si on trouve des exagérations à cet idéal et si on en voit les failles après-coup, nous sommes tous susceptibles de tomber dans ce panneau. Le problème n'est pas celui d'un Guy Georges ou d'un Jack l'éventreur qui tuaient sous l'empire de leurs propres pulsions. Si on enferme Guy Georges avant qu'il passe à l'acte, on épargne la vie de beaucoup de jeunes filles. Si on enferme préventivement Douch, qui va devenir le président de Tuol Sleng et reconnaît une quarantaine de millier d'exécutions, ça ne change rien. Tuol Sleng aurait fonctionné de la même manière avec comme résultat le même nombre de morts. Il tuait pour une idéologie, non seulement parce que c'est licite mais parce que c'est méritoire. Et le courage qu'il met à en tuer plus, c'est, d'une certaine manière, un acte révolutionnaire encore plus grand.

Le procès des Khmers rouges doit-il avoir lieu?
Oui, mais si on veut un procès à la mémoire des victimes et pour punir les bourreaux, on va être déçu. Il n'y a pas de peine à la hauteur du crime et des souffrances engendrées sur des milliers et des milliers de personnes. Mais si on veut un procès qui assouvisse un désir de justice, une réhabilitation des victimes, cela est souhaitable. Douch, pour sa part, n'esquive pas sa responsabilité et il a envie de parler. Il pourrait même se dire victime d'une idéologie ou qu'on l'a trompé. Mais il a accepté d'être un rouage du mécanisme de la sécurité dans le dipositif khmer rouge et il est totalement responsable.

Vous avez accepté d'être témoin de la défense pour le procès de Douch...
Pour la défense comme pour l'accusation. Dans un cas comme dans l'autre, je dirais la même chose. Comme je suis un des seuls survivants qui soit passé entre ses mains, j'ai d'abord été contacté par l'accusation afin de témoigner à charge. Mais j'ai aussi accepté de témoigner à la requête de l'avocat de Douch. Pourtant je ne peux plus l'aider. Il est face à la vérité et la vérité est terrible pour lui. Je témoignerai cependant que son seul souci était patriotique et idéologique. Pas un instant il n'a été animé par l'envie de tuer ou de faire souffrir. Mais il a tué et fait souffrir pour une cause qui, a ses yeux, le valait, d'autant plus qu'il était sous les ordres de sa hiérarchie révolutionnaire. C'est un éxécutant.

Qui, selon vous, devrait comparaître à l'occasion d'un procès des Khmers rouges?
Tous les khmers rouges de la hiérarchie de l'époque actuellement vivants, y compris ceux qui sont libres comme Khieu Samphan et Ieng Sary, amnistié par le roi Sihanouk. Hun Sen (l'actuel
Premier ministre), faisait partie des pro-vietnamiens et il faut reconnaître que dans les zones sous contrôle de ces derniers, il n'y a pas eu autant de morts que dans celles sous contrôle des pro-chinois.

Pourquoi le procès traîne depuis tant d'années?
La Chine est contre et les Etats-Unis aussi. Les chefs Khmers rouges ont un trésor de guerre et il est probable, bien que je n'aie pas de preuves, qu'ils ont beaucoup arrosé pour s'assurer la tranquilité de leurs vieux jours. Et puis les dirigeants cambodgiens n'en ont pas très envie car il y a plus d'inconvénients que d'avantages à en retirer.

Posted by socrate at avril 16, 2005 04:44 PM

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